Une ombre sur les choses

Yutaka Yamamoto


On n’échappe pas au magnétisme des objets ; on voit en eux une histoire, ou bien une signification, ou encore le support d’un désir ; parfois une menace, plus souvent une consolation, le support de nos rêves ou l’expression de nos chimères. Ils nous prennent en otage, nourrissent notre imaginaire tout en dispersant nos rêves. Ils sont avec nous, et toujours contre nous, éternels rivaux de nos paroles et de nos dialogues. 
  C’est peut-être ce que nous disent les photographies de Yutaka Yamamoto.


Pourtant, quand on revient à leur seule présence, on perd le fil des significations, on perd la ligne de causes, pour se retrouver face à leur singularité, qui rend unique et inépuisable chacun d’eux ; qui les ramène à leur étrangeté. Que sont-ils alors, si l’on oublie qu’ils sont astreints à la chute des corps, sinon un simple pan de lumière, un élément mouvant de l’espace en expansion ?
  C’est aussi ce que nous disent ces photographies.

Elles utilisent pour cela des moyens en apparence très simples, et reviennent aux fondamentaux de la création des images : la composition, l’organisation de l’espace, le travail sur la lumière, le rendu du modelé.

Des compositions sobres, mais jamais simples, qui parfois isolent, parfois juxtaposent ou accumulent les objets pour leur faire dire leur singularité, les montrer de manière inattendue pour donner l’impression qu’ils viennent de surgir du néant, qu’ils viennent de naître, et nous avec eux. Qui sont-ils, qui sommes-nous, dans cet univers réinventé ?

Un travail sur la lumière et les ombres, qui crée un nouvel espace autour de ces objets, et montre d’eux ce que l’on n’avait jamais vu, une présence faite de la confusion de la surface et de la profondeur, de la couleur et du reflet, de la matière et de l’illusion ; peut-être pour nous dire que la manière dont nous les regardons habituellement n’est que le résultat d’une convention arbitraire, dont le sens reste à chercher.

Un modelé d’une finesse extrême, mais sans aucune recherche de l’effet, ni d’ambition réaliste ; les objets qui nous sont montrés sortent de la profondeur de la nuit, mais ils en gardent les secrets. Ils ont perdu leur statut d’élément du quotidien, sans que l’on puisse toujours leur en assigner un autre, sinon celui d’apparitions toujours plus énigmatiques.

Avec quelques objets, et un peu de lumière, Yutaka Yamamoto nous renvoie donc à l’essence des choses, leur singularité et leur anonymat, leur proximité et la distance infinie qui nous sépare d’elle ; à la vie silencieuse à laquelle elles se livrent, dans l’indifférence au cours du temps, mais aussi la complicité avec elles, qui nous invitent à participer au monde.

Avec ses moyens propres, ses souvenirs et ses références, mais aussi la liberté qui est la sienne, il renouvelle la grande tradition de la nature morte, dont il donne ici une version tout à la fois intemporelle et très contemporaine.


Olivier Amiel


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